samedi 2 avril 2011

MISSION 2011, OBJECTIF BABEL !:

La mission : Retrouver la trace du Reggae dans les musiques du monde. Objectif, la planète Babel Med, où un salon professionnel s’établit chaque année pour y présenter ses artistes en demande de concerts, et ses festivals en demande d’artistes. Localiser la Jamaïque dans ce dédale de stands est un parcours plutôt chaotique : Un retour en arrière nous prévient que les autres éditions du Babel Med n’exposaient guère plus les couleurs rasta - à l’exception de Baster de la Réunion et de repousses actuelles fleuretant avec le genre comme les locaux du Massilia, ou Rupa, Terrakota, et autres Novalima. Prenons garde et ouvrons l’œil ! Sa programmation est inversement proportionnelle à sa renommée internationale mais, plus grave, l’espèce originelle serait en voie d’extinction là-bas alors que des clones se reproduisent aux quatre coins du globe : On peine à trouver du renouveau sur l’île de la Jamaïque, alors que partout ailleurs, au travers de leur Histoire, chaque peuple a su donner un nouveau sens musical à leur message par le vecteur du Reggae… Aucun natif de l’île n’est donc visible ici, quelques spécimens déjà vus sur le terrain ont même disparu depuis, comme Makasound qui présentait « Inna de yard » l’an dernier, et qui a enterré son label il y a quelques semaines… Cette année, seul Music Action (regroupé avec Soulbeat Records) affiche clairement sa position, posters reggae et concert des Wailers annoncé derrière leur stand, mais peine à trouver un bilan positif de l’évènement, le Reggae traversant comme les autres le même nuage de crise! Alors quand on lui apprend qu’il y a quinze évènements reggae à Marseille le mois prochain, il sait que certains vont en pâtir… Alors pourquoi ce malaise ? Pourquoi cette mauvaise mise en valeur ? Le Reggae se décline en « une » des musiques du monde comme la Salsa ou le Kuduro pour tous ceux qui n’y voient que l’apanage nattes-ganja-trois couleurs rasta, mais il est classifié dans les musiques dites actuelles proche du Hip-hop pour tous les défenseurs de l’authenticité des musiques World… Pas assez typique car trop universel, c’est la rançon de son succès ! Les pays à l’Est de notre territoire ont digéré depuis bien longtemps les musiques à la sauce Reggae, et proposent souvent un échange et une mixité musicale dans leurs festivités world, pas nous. Il a fallu attendre ici l’explosion du Reggae français, une onde de choc qui a réveillé labels, producteurs et tourneurs. Revenu de cette vague éphémère, le Reggae Africain est le seul qui s’accroche au bateau en digne garant des musiques typiques noires, seul Takana Zion est donc « vendu » comme un pur produit reggae world sur le stand de son tourneur. Dire que les Jamaïcains ne comprenaient pas au départ pourquoi sur une affiche ils étaient écrit en plus petit que nos pousses locales (On se rappelle de Ras Michaël et Pierpoljack !...), Aujourd’hui, ils ne comprennent pas non plus comment ils n’ont pas profité de ce tsunami reggae en France. Dans cette exploration, on y découvrira donc d’authentiques passeurs (de Nouvelle Calédonie à Liverpool) mais on se rendra vite compte que quand on est indépendant et auto-labellisé, on n’a pas le même poids et on ne peut pas exiger les mêmes tarifs (les cachets d’artistes augmentant avec la baisse de leurs revenus sur le disque, beaucoup de Jamaïcains sont trop gourmands quand ils s’approchent de nous !). Si infime puisse en être les débouchés, le stand de la Guinée ou de la Somalie a certes eu le mérite de s’exposer à coté du Flamenco et des musiques plus nobles, plus « classe », avec à chaque fois des artistes de valeur. Mais lorsque l’on enquête sur les perles rares en Reggae, on a la mauvaise surprise de voir certains représentants nous dire qu’ils en ont pas (ou alors « un titre sur une compil », alors que rentré à la base, on en découvrira plusieurs…), et d’autres bien avares de renseignements (ou de cd) sur leurs progénitures (ont-ils écouté ce qu’ils vendent ?). Une sélection musicale vous permettra donc ici d’apprécier tous ceux qui trente ans après la mort de Marley, ont répandu son message dans le monde entier, et dont on a trouvé la trace sur ce salon, une empreinte que leurs représentants (tourneurs, producteurs) n’ont en majorité pas l’air de vouloir suivre ! Pour ne pas rentrer bredouilles, on a quand même du passer l’épreuve des cocktails apéros et accéder aux docks pour les trois soirs de concerts. Encore plus flagrant que les autres années, on se rend compte qu’un public se fédère autour des musiques du monde, et reçoit de manière positive des images musicales du Portugal, de l’Australie, de la Turquie, comme si ils avaient voyagé eux aussi… Coup de cœur pour le duo Juju, coup de fouet avec Fedayi Pacha, coup de blues avec la réunion d’artistes de Mayotte, coup de coude avec le final explosif des Watcha Clan, on a vécu encore de grands moments à ce Festival, immanquable même si il n’y a toujours pas la « Reggae vibes ». Résigné, On espère encore l’an prochain…

TOP TWELVE :


Banlieuz’Art : « Police », (auto-production Guinée) : Composez le 911 pour avoir le standard de Babylone ! Les vibes acoustiques de ces deux jeunes pousses guinéennes donnent à penser que l’avenir du Reggae se déroule en Afrique. Le rap s’est d’abord installé, mais son style urbain semble ne pas convenir à la souplesse de ce continent, alors que le Reggae a une place plus naturelle là-bas. A noter l’emploi d’un vocoder pour traduire la modernité de leur talent aux cotés d’instruments plus roots. Un vrai bonheur de démo pour ces « enfants du bled », à suivre…


Bomboro Kosso : « Natale », (trouvé sur le stand Rhone alpes, label Yes) : La relève de Tiken Jah et d’Alpha ! Empreint de beaucoup d’originalité, la musique de Kosso secoue, les arrangements de Bomboro sont intelligents, l’album « Gorée mon amour » nous emporte un peu partout en Afrique de l’Ouest, les textes sont traduits dans le livret, et pour couronner le tout, le seul guest de l’album est le groupe le plus influent de Jamaïque, les Mystic Revelation of Rastafari ! Un super album très bien produit, à l’égal de ses pairs…


Blue King Brown : « Never fade away » (groupe australien, pas d’album ni de stand, concert le Vendredi) : L’ovni du bout du monde ! Rien n’a filtré sur ce groupe jusqu’au concert, sauf une possible intervention de Roobie Shakespeare et Sly Dunbar pour l’enregistrement d’un de leurs titres ! Sur scène, c’est le fourre tout musical, un gros mix avec plein d’énergie : Beaucoup n’ont pas compris l’intérêt, il y a pourtant plein de bonnes idées, avec une délicieuse chanteuse qui peut faire penser à Nnekka, un percussionniste qui manie les timbales à toutes les sauces, et un groupe hyper soudé. La présentation des deux choristes (qui entonne No, no, no et Turn your lights down low) et les parties Dubs confirment leur inspiration jamaïcaine…


Anslom : « Dhem Dance » (cd sampler Mangrove, viennent de Papouasie nouvelle Guinée) : La vague du Pacifique. Le stand de Nouvelle Calédonie nous a présenté Naio (avec une vidéo live qui passe en boucle très intéressante) dont on reparlera surement, tant son Reggae est authentique… Il est vrai que le climat, les herbes locales, et le rythme de vie dans les atolls du Pacifique poussent naturellement à se bouger au son du Reggae, c’est peut-être l’éloignement qui a fait qu’aucun artiste n’a été encore découvert. Mais encore plus surprenant est leur son ULTRA moderne, avec par exemple ce titre qui pourrait faire fureur sur les plages de la Cote d’azur…Un big hit, même si c’est de loin le titre le moins roots de la compil…


JFK : « Let It Be » (groupe de Liverpool, album de 2006 trouvé sur le stand de son tourneur français) : Ainsi soit-il ! On a reproché à pas mal de groupes français de ne pas chanté dans leur langue, et de voir trahir leurs origines dans un accent anglais assez maladroit : Les marseillais des Messengers avaientt trouvé la parade, en engageant un chanteur Anglais, ce qui donne tout de suite beaucoup plus de valeur à leurs enregistrements. Pareil ici, avec ce band dont le leader chanteur vient de Liverpool… Du coup, une telle reprise se tient bien plus, l’album s’écoute, et l’on notera même la participation de Eldé, qui avait en son temps ouvert la voie à tous les artistes français qui se voulaient Reggae…


Toubab All Stars : « La plus belle » (from Paris, une production taxi-brousse) : Le ton bien de chez nous ! Quand on est français, on n’est pas forcément obligé de s’habiller vert jaune rouge et de se laisse pousser les locks pour faire du Reggae. Au contraire, il faut s’étendre à d’autres styles, ne pas se prendre la tête, et être imaginatif. Toubab All-stars l’ont compris et s’éclate bien, et leur label va plus loin, reprenant l’idée jamaïcaine du sound system ambulant pour le décliner lors de chaudes soirées groove à Paname… Peut-être la plus évidente preuve d’originalité nationale sur le salon, et avec des sons funky, cumbias ou africains, ils défendent leur place ici !


Takana Zion : « Love Fire » (de son second album Rasta Governement). La grogne rebelle des Noirs ! On redevient sérieux, intransigeant, et on s’écoute le seul album qui sur le salon n’est pas une découverte, le talent de cet artiste est reconnu et bien installé dans l’esprit des gens depuis son premier opus. Moins original mais plus efficace… Un antagonisme s’explique par des arrangements coordonnés (les chœurs masculins donnent de la virilité et son chant est « posé » comme à yard). On attend seulement de le voir déployer ses ailes sur Massilia, ce qui semble pas le cas cette année encore…


Djama Keita : « Criminel » (Martinique, mp3 récupéré sur le stand Afro-Caraïbes) La perle rare Pour trouver ce genre de sons, il faut être patient, avoir le regard affuté et l’oreille tendue. Petite production 100% efficace, ce genre d’artistes ne fait pas du bélé ou du gros Kwa, et donc ne peut s’afficher comme musique typique des Antilles. Mais son Dancehall n’est pas non plus yankee ou yardie, il a une spécificité et une couleur locale intéressante, peut-être un peu trop rebelle et sans concession (et surtout sans moyens !). Fait partie de cette légion d’artistes de ces départements français qui n’ont jamais fait le Babel… C’est pourtant ceux qui font l’actualité sur les sites spécialisés reggae, non ?


Degg Force 3 : « Coup de gong » (autoproduction Guinée) L’humeur rap s’assagit au son du Reggae… Encore une petite production africaine, largement inspiré du courant Rap et des rythmes digitaux. Mais quand ce genre de morceaux est réalisé en Afrique, il prend des couleurs, une chaleur, et un ton qui du coup devient plus humain que chez nos confrères ricains ou Français. Ils défendent cette touche musicale qui doit pour eux être le seul espoir pour sortir de leur quasi-anonymat. En attendant, ils multiplient les scènes à Conakry et en Afrique, et commence à récolter localement les fruits de leur travail…


Naby : « Dem naa » (Senegal, découverte RFI 2009, trouvé parmi le vaste catalogue du tourneur V.O music) Servi sur un plateau ! Entendons par là que ce label a le nez et l’exposition nécessaire pour faire briller « ses » artistes : Avec Monty Alexander, mais aussi des stars comme Kidjo, Bona, les Mahotella Queens ou Cheikh Lo, ils ont dû avoir du travail pendant ces trois jours ! L’année dernière, ils présentaient Vieux Farka Touré et surtout Yemen blues, la gros buzz de Babel Med en 2010…Mais ce Naby mérite aussi sa place, même si cette forêt de talents doit un peu lui faire de l’ombre… Considéré comme un talent émergent des musiques actuelles africaines (tiens donc, on ne parle pas de Reggae sur la plaquette…), son dernier opus « Dem Naa » a reçu le soutien de nombreux sponsors et est sorti sur le label Iris, distribué par Sony : Ca aide !


Fedayi Pacha – Pyramids (the sun), (concert le Vendredi, DJ set soutenu par Yes Music) : A l’Est du nouveau ! On avait osé depuis quelques années mettre dans la programmation du Babel Med des DJ, car ce sont eux les vecteurs principaux des rythmes du monde, ce Global Beat qui a permis à la World music de ne pas être qu’une musique ancestrale, ethnique, et écouté dans les magasins d’antiquité... En boîte de nuit aussi, on peut se divertir avec les sons des quatre coins du monde, on a eu cette année Shantel (très bon) et le Pacha (excellent), après le passage l’an dernier de El Hijo de la Cumbia ! Ces artistes sortent aussi des cd pour rentabiliser leurs performances live, à l’opposé des artistes musiciens qui auraient tendance à faire le contraire…


Watcha Clan – Tangos del Cachito (label Piranha, groupe marseillais, concert le samedi) Le bouquet final ! Même si je suis mal placé pour parler ouvertement de leur succès et de la liesse qu’ils ont provoquée au Babel, les 400 personnes entassés à l’extérieur et qui n’ont pu voir leur prestation scénique apportent la preuve d’une certaine consécration, avec un album percutant et produit de bout en bout … par eux-mêmes ! Un clin d’œil à la Soul et au peuple hispanique dans ce morceau qui comme tout l’album, n’a rien de Jamaïcain, mais conserve un petit je ne sais quoi de Reggae. C’est ce dosage minutieux qui les porte aujourd’hui, après leur avoir donné pendant longtemps cette fausse image galvaudée de groupe Reggae festif et marseillais… Ceux qui les connaissent savent bien qu’il n’en est rien, les rivages balkaniques et méditerranéens se sont télescopés ce soir là pour s’unir : « Out of many, one People »…


Chronique du pilote Docteur x-ray, lors de son récent voyage aux docks des suds pour le babel Med du 24 au 26 mars dernier... Merci à tous !