mardi 11 mai 2010

Alpha, le premier d'Afrique

Retour sur l'interview d'Alpha Blondy fait à Massilia, un premier Avril de cette année... Merci à Squaaly pour le pass, Bertrand pour des photos privées prises à Porquerolles, Philippe de VP records (appellé ici le producteur) et merci surtout à Alpha Blondy, qui, actualité oblige *,nous propose un retour sur sa discographie...
- Ca fait très longtemps que je ne t’ai plus rencontré (mon premier travail radio, c’était avec toi en 83 ! !), et je te retrouve tout sourire je vois, et avec plein de bonnes nouvelles…

- Dieu Merci, on va enfin faire un remastering de mes sept premiers albums pour EMI, et les retrouver enfin sur le marché. Ca fait 10 ans que mon contrat avec EMI est expiré, et vu que je suis le producteur, j’ai repris les bandes chez eux, c’était le grand souk, yu know…

- Dès le premier, t’a été ton producteur ?

Non, mais j’ai racheté les droits du premiers à George Benson, [aucun rapport avec le guitariste jazzy].

- Premier disque, premier succés…

Aucun disque n’a produit cet effet comme le premier, c’est le décollage, on a eu une chance inoui que l’enregistrement se soit bien passé, en maximum trois jours sur un huit pistes, alors t’avais intérêt à chanter vite et bien… Je suis passé à une émission qui s’appelait première chance, car le producteur travaillait aussi à la télé. Quand les gens m’ont découvert, on était dans la période des rafles et des arrestations, ceux qui ont connu la morsure de la matraque ont ensuite participé à l’explosion du titre, car c’était présent dans leurs esprits !

- Le producteur ne trouvait pas cela dangereux, comment un homme de télé a-t-il pu signer un nouveau chanteur rasta et subversif ?

C’était aussi un grand amoureux de musique, il voulait faire venir Bob en cote d’ivoire, cela ne s’est pas fait car Bob était déjà malade, il aimait déjà le reggae, surtout chanté en africain et en Français…

[s’en suivit une longue parenthèse sur les droits d’auteurs, le piratage en Afrique et ailleurs]
[Parenthèse du producteur] - C’est le premier à avoir crée un entreprise culturelle en Afrique…


Et c’est la France qui nous a sauvé : Quand la SACEM a créé le BURIDA [bureau des droits d’auteurs en Cote d’Ivoire] un certain Raphaël me convoque. Il se trouve que sur la pochette il y avait marqué PAI, et que le producteur m’avait dit que c’était le code. Il y avait la grande euphorie autour de cet album, et le producteur m’a dit : Attention, ils vont gater ton business, méfie-toi… Moi je vais au BURIDA, agressif, ils sont assis et me disent : Est ce que Mr Benson vous a payé ? – Oui, j’ai répondu. - Combien ? - 150 000 Francs CFA, 200 euros, c’était une jolie somme pour l’époque. Et j’ai ouvert un compte. – Savez-vous combien de disques vous avez vendu ? – Je sais pas mais beaucoup, je réponds. – Comme vous êtes déclarés chez nous, on est obligé de défendre vos droits. Vous savez ce que PAI veut dire ? – Oui, c’est le code –Quel code ? – Le code du disque ! On va t’aider : PAI veut dire Propriétaire actuellement inconnu, ce qui veut dire que tu n’existes pas ! Comme tu es inscrit chez nous, tu existe. Ma garde baisse un peu et on me donne un chèque de 12 million CFA !... A l’époque c’était énorme ! Même maintenant c’est énorme ! Et tu sais pas ce que j’ai fait avec… J’ai acheté un Walkman, et deux jeans Wrangler… La bourgeoisie man, on roule plus en bus, on prend le Taxi... Mais jusqu’à aujourd’hui, j’en veux pas au producteur, car à l’époque au moins il a osé.

- Et Rasta Poué est ensuite sorti ici, en mini album. Tous tes premiers LP sont courts, l’idée de rajouter des bonus pour leur re-sortie en Cd est fameuse !

J’ai trouvé des chansons inédites pour mettre ces rééditions au diapason, par exemple la version « opération coup de poing » en 45 t, la version de Jérusalem enregistré au Gabon en 85, avant la version Wailers, bref de beaux bonus…

- Un original de « Jerusalem » ? Dis nous en un peu plus…

Je revenais d’Israel pour un concert avec mes musiciens et j’ai eu l’inspiration aux studios Africa N°1 (qui appartenaient à Mme Bongo, au Cameroun). Il était bien équipé, le résultat ressemble à la version jamaïcaine, mais il y a un doigté différent, une sonorité plus africaine, c’est dur à expliquer : J’ai pris cette version pour leur faire écouter quand je suis allé en Jamaïque, pour que les Wailers fassent selon leur sensibilité en respectant le feeling de mes musiciens, l’ossature de ce que j’avais fait.

- Comment s’est passé l'enregistrement de cet album ?

C’est le frère Jimmy Cliff qui nous a ouvert les portes de Tuff Gong, yu know, et tous les morceaux ont été répété ce qui n’était pas l’habitude du groue, qui faisaient du « One Shot » . Cela remonte en 1984, j’avais une amie Hélène Lee qui a crée le contact, je le dis même si le courant ne passe plus avec nous... Même si tu n’aimes pas le lièvre, reconnais qui court vite ! J’espère qu’elle admet cela elle aussi, que c’est elle le point de départ. On est parti au Sunsplash, on a rencontré [Prince ] Jazzboe, qu’elle conaissait bien et qui ‘ma présenté Familyman. Ils connaissaient la plume d’Hélène, et les amis de mes amis sont mes amis, yu know… je voulais la signature Wailers, pour légaliser le reggae africain, la chanson « Cocody rock » avait été fait avant à Paris aux studios Felicité, ils l’ont joué, l’ont remonté avec moi, puis en 85-86, je suis retourné sans Hélène pour travailler « Jerusalem ». On s’est aussi retrouvé en Israël sur un Festival à Tel Aviv, Junior Murvin chantait alors, ce sont que de supers souvenirs…

[Parenthèse de Squally] - Mais tu te souviens de tout…

Je suis de cote d’ivoire, mémoire d’éléphant, yu know !
- Que retient tu de tous ces souvenirs ?

Je vais te surprendre, mais pour les mauvaises nouvelles comme les bonnes je dis Dieu merci, tout ce que dieu fait est bon, dans les épreuves que l‘on traverse on apprend toujours… Ce que je dirai à mes enfants…

- Combien en as-tu ?

J’ai neuf enfants, et j’en ai adopté deux !

- T’as l’équipe alors ?

Ouis et on va jouer contre l’O.M bientôt… [S'en suivra un long moment à parler ballon, mais, pour la petite histoire, la majorité de ses enfants... sont des filles !]. La vérité, c’est qu’ici-bas rien n’est facile. Il faut savoir tirer le positif du négatif pour avancer, la vie vous brise…



- Parle nous de ces mauvais pas…

Gram Bassam Rock est raté, trop rapide, je le voulais avec des cuivres, mais EMI voulait faire le dernier, et voulait faire vite : J’ai les boules quand le l’écoute… Mais ainsi soit il ?.

- Tu n’es pas le seul, Youssou ‘N Dour est revenu de Jamaïque il y a peu avec un album décevant…

Oui, il faut que je l’écoute, car tu n’es pas le premier à me le dire. C’est vraiment dommage.

- Quand as-tu senti que le reggae est devenu mondial ?


Quand chaque élément de chaque pays a pris sa langue pour chanter en reggae, cela a créé un apport culturel nouveau ! Y’ a eu en fait un concours de circonstance : Quand j’écrivais mes chansons à New York [au tout début de sa carrière], j’ai choisi de reprendre « War » et « I shot the Sheriff » en français, mais comme j’étais chanteur africain, le public pensait que c’était en Africain, la même langue que quand je chantais « Bori Samory » ! En même temps, Clive m’a poussé à écrire en Dioula et en Français, plutôt qu’en Anglais comme le font les jamaïcains, pour apporter un plus. Il me disait, si ils avaient eu la chance de parler une langue africaine, ils chanteraient ainsi. Quand tu analyses cette assertion, il n’a pas tort. Regarde la cote d’Ivoire, nous avons 60 ethnies, imagines chaque jeune chantant du reggae dans sa langue, ça fait du Monde. Et au Nigéria, y’a les Yorubas, Haoussa, les Peuls, en Guinée, au Mali, au Ghana. Et en Afrique du Sud… Dans cette idée de diversifier le reggae, j’ai donc choisi de chanter en langue africaine, je me suis dit je suis sur et certain que quelqu’un va le chanter en Lingala, swahili.. Dieu merci, ça a pris, y’a du reggae burkinabé, en Bambara au Mali, en fula en Guinée.. Mon rève de reggae mosaïque est une réalité. De toute façon, quand tu écoutes du reggae, c’est plein de styles différents [il cite burning Spear et Bob, U-Roy, I Jah Man, Steel Pulse].

- Y’a même un Italien qui chante tes chansons [Alborosie, NDLR] ?...


Y’en a même un italien qui a fait une reprise de Sebe allah yé en Techno ! Un algérien Youssef Didil a repris Brigadier sabari, Chéou chagari, ca déchire, avec un chorus de guitare mortel ! Une fille l’a aussi repris en grec !

Et le Reggae africain aujourd’hui ?

Aujourd’hui y’en a plein de bons, mais toujours pas de producteurs. Ceux qui jouent dans mon restaurant, le vieux Mogo (le vieil homme) sont un collectif de six artistes, comme par exemple un qui chante Slavery days en Ashanti. Tout est mixé par Timour, celà va sortir bientôt. Il y a beaucoup de talents en Afrique : Fadal Dey, Ismael Isaac, son dioula est parfait, Ahmed Faras, Serge Kassy (même si on lui reproche d’être trop allié à la galaxie de patriotiques de Cote d’Iivoire., mais on a pas de major africaine, ce sont les pirates qui sont de grosse sociétés ! Je ne parle pas de Tiken, je ne l’aime pas, pas à cause de sa musique, c’est sa gueule qui ne me revient pas ! … [Il chante Johnny Hallyday, nous on se rappelle de son titre « Mister grande gueule », qui chanta le soir même.]

« Jah Verity » était une sorte de retour inespéré d’un Alpha Blondy roots ?

Non, pour moi c’est une continuité avec les moyens nouveaux, et une liberté nouvelle. Mais c’est vrai, dans la vie y’a le facteur chance…

[Parenthèse du producteur] -
Pink Floyd et de la cornemuse, tu trouves cela roots toi ?...

Comment s’est venu ?


On était en studio, on travaillait « Wish you were here », j’ai dit à Michel [Jovanovitch, de Médiacom] je vois bien la ligne de claviers principale refaite au violon, au violoncelle, ou au tuba. Il m’a dit en rigolant, pourquoi pas à la cornemuse ! Mais son idée n’est pas si mal car on s’attend à tout mais pas ça… Et comme je suis toujours en quête de sons nouveaux [après la darbouka, la flûte péruvienne], un frère celte breton hyper talentueux m’a donné rendez vous le lendemain matin. Je suis arrivé deux heures en retard, à l’heure africaine, pour l’entendre enregister au studio, mais il avait déjà fini son solo ! Une seule prise. Rien à redire. Quand tu vois le dvd au zenih, c’est lui, il vient avec sa tête de professeur de chimie, tu ne le soupconne pas de faire cela, il a une aisance enfantine, il m’a « blow », tu know...

- Ton prochain album ?

Si je te dévierge la vierge, elle ser aune pétasse ! mais Je ne retournerai pas en Jamaïque aujourd’hui pour l’enregistrer, en France y’a de bons studios, de bons musiciens, je peux inviter des Jamaïcains, pour venir faire une ligne de basse par exemple. Malheureusement, pour le prochain album, Tyrone n’est pas dispo, en tournée avec Youssou ‘n Dour. On est en période laboratoire, on habille le fétiche, on garde le mystère…

- A quand la retraite ?

Après 30 ans de chomage, tu as enfin un boulot, tu ne vas pas prendre des vacances… C’est mon cas, tu sais, la peur de la précarité, et aussi tu ne sens pas la vie passer. A Abidjan tu sais, j’ai le Café de Versailles, le plus grand maquis du monde, et je suis modeste. Tu sais ce que c’est ? Ce sont des restaurants en plein air, celui là très moderne. Tout le monde y va, Ivoiriens, Libanais, Français ...

[Parenthèse du producteur] - Un Boudha Bar africain à Abidjan !

Non, c’est diffférent, y’a une salle de spectacle, une terrasse de 800 personnes, une boîte de nuit, un écran géant pour voir les Elephants [l’équipe de foot de Cote d’Ivoire] perdre ! Tu sais à propos, y’a deux équipes ou il faut un cardiologue à coté, pour pouvoir voir tous leurs matchs. Les Eléphants, et les Français ! On a construit ce café pendant que la guerre éclatait car on ne savait pas ou aller. Et je suis aussi quelqu’un de très casanier… Mais j’y invite tous les amis… [S’en suit une discussion sur certains proches de nous deux comme Tom, ou le journaliste Bertrand Lavaine] … Tous ces visages inconnus qui dans l’ombre ont contribué à la carrière d’Alpha. Vous savez, les vrais rois sont ceux qui sont dans l’humilité, comme vous… [Merci à toi ...]