mardi 14 décembre 2010

Massilia à la croisée des chemins

Samedi 11 Décembre, 12ème étape des Dub Stations à Marseille, un évènement qui fera date dans la chronologie Reggae de la cité phocéenne… Ce mouvement musical s’est toujours bien senti ici, anobli de plusieurs associations qui luttent pour étendre ses fondations sur les rives du Lacydon. A la capitale, on comptabilise même le double de soirées Dub Stations organisés par les locaux de Musical Riot… Mais cette édition aura été plus tendue, après l’annulation de dernière minute de sa tête d’affiche !

Il fait pourtant la queue dans le froid pour acheter son billet, mais Laurent ne mâche pas ses mots : «On a eu droit à des belles affiches dans ces Dub Stations mais celle là, c’est la pire !». «On est loin de l’esprit Dub» lit-on sur les forums internet à l’annonce de l’absence de Scientist et l’arrivée d’un tout autre plateau. Personne ne niait alors l’effort de communication qu’entraînait ce changement : Les fidèles du Dub seraient déstabilisés devant Luciano et Mikey General, les habitués des Dub Parties ne fréquentant guère les Sound-Systems de Dancehall. C’est le Dub Anglais (Alpha and Omega, Iration Steppers, Channel One Uk - Mikey Dread, photo ci-contre) ou Européen (les Hollandais de King Shiloh), qui prône à l’affiche de ce rendez-vous bimensuel. Initié par le Musical Riot en gare de Saint Marcel, ils ont trouvé au Cabaret Aléatoire un lieu sans limites d’horaires et d’espace depuis la dernière édition (pourtant très mitigée avec Kanka et Martin Campbell, un Jamaïcain !).
S’exportant un peu partout en Europe en collectif solidaire et efficace, ils ont façonné un circuit sérieux de managers d’Artistes, tourneurs et aussi vendeurs de disques via leurs stands aux soirées ou leur site Internet. Une solide réputation acquise depuis la création du Tribute à Luynes au siècle dernier (!), la seule salle uniquement Reggae dans le pays ! N’imaginez pas retrouver dans leurs bacs des cd d’Israel Vibration ou leurs soirées en after des Gladiators… Conscients d’un certain manque d’inspiration des ainés, et d’une facilité à en faire le moins possible, et malgré leur respect unanime pour tous ces pionniers jamaïcains, ils ne retrouvent toute l’authenticité du Reggae que dans le son puissant de caisses de haut-parleurs exposées à de lourdes infrabasses et mixées avec les moyens techniques d’aujourd’hui ! Après une évidente absence d’inspiration de l’artiste au Trabendo lors de ces mêmes Dub Stations, renouvelée à Genève, et déjà observée à l’Elysée Montmartre, Scientist a donc été gentiment remercié après trois dates. Les forums vont se régaler, sa prestation est déjà visible sur You Tube (*), mais l’évènement a été de dénicher si vite un remplaçant, au hasard du calendrier des tournées, avec la venue du Soul Stereo, et d’une formule plus « yardie ». Née cet été du souhait de Luciano et Mikey General de tourner en format réduit, cette excellente idée permettait d’entendre enfin des artistes dancehall sur un son puissant, recherché et sans rival. Elle est économique aussi, mais c’est officiellement un retour aux sources pour ces deux artistes… sauf que cela ne s’est pas vraiment passé ainsi dans leur jeunesse !! Le Soul Stereo a beau introduire son plateau inédit par un vieux Rocksteady, un titre de Bob, une Dubplate de Garnet Silk ou le Praise ye Jah éculé de Sizzla, la salle ne se chauffait point, et les deux chanteurs ont eu du mal à affronter le gros son Dub, qui devient rapidement suffocant dans cet entrepôt cacophonique. Pourtant, après un rapide Redemption song à la guitare sèche (chose quasi impensable à ce genre de soirées !), les deux soldats de Jah ont su maîtriser leur sujet. Il n’y a qu’à entendre l’accueil fait 15 mn après au riddim Doctor’s Darlling »… Et le public ? Chacun des deux clans était présent (900 personnes tout de même) et a bu dans le verre de l’autre, les Dubbers découvrant sur une scène de la vie et du souffle, et les One Droppers des effets de Delays parfois bien maîtrisés sur leurs tunes favorites. Chacun a adopté l’originalité de l’autre, et quand l’osmose était réussie (sur les hommages à Gregory et Sugar Minott par exemple), le résultat était franchement dévastateur !

Si ce changement n’était pas si malvenu, c’est sans doute grâce à celui que Luciano a tenu à rappeler au milieu de son set. Faisant le lien entre les deux genres, Ranking Joe est un des détenteurs du Rub a Dub à l’ancienne, et la prise de son Dub initiale d’O.B.F s’est mis au diapason, sans chichi ni trop en faire. Dans son set en première partie (après le warm-up de Massilia Hi Fi), le DJ a déroulé son talent universel sur les classiques Fade away, General, Hypocrites, Drifter, Hi Fashion, et sans Pull up s’il vous plait jusqu’au Entertainement. Marseille se voit affublé de Wickedest sound, Champion Sound, Number One Sound, et l’on salue l’effort d’improvisation d’O.B.F, un bon délire pas si commun de mixer du Old Style. L’agitation du Cabaret sera limitée par un triangle de son assez aigu, une voix en retrait (plus besoin de bouchon d’oreilles à certains moments) et surtout un éclairage bancal et une scène à revoir totalement. Le final avec I love Jah à la rythmique plus ska – à la Macka B - et Bun Dem traça en deux chansons tout le chemin qu’a fait le reggae depuis, tout comme le ska délirant du duo militant sur la fin. On ne sentait même plus aucune différence de style quand le Kingly Character rebondissait sur le toast de Ranking Joe, ou quand le riddim Lecturer se perdait dans l’écho ravageur du Sound ! Tout le monde en a eu pour son argent, car même si le prix reste prohibitif (**) (un plateau au même prix qu’un groupe de musiciens !), c’est la première et seule fois que l’on croisait un son Dub, un style Dancehall, et un flow DJ à l’ancienne dans une même soirée… Idée pourtant simple, mais premier VRAI sound System Jamaïcain de l’Histoire, personne n’avait eu cette idée avant ! Y compris donc les organisateurs, c’est sûr qu’elle est la solution pour guider les masses vers la reconnaissance du son jamaïcain dans son ensemble, de sa conscience politique et religieuse et de son pouvoir pour toucher les masses, et voir proliférer son armée... X-RAY

(*)
« On avait eu pourtant de bons tuyaux et échos sur ses dernières dates, c’est à croire que c’est pas le bon ! » A-t-on pu entendre. Un faux Scientist ? Après enquête, le live de U-Roy à san Francisco qu’il a passé non stop en France, est en téléchargement payant sur son site !

(**)
Aux Etats-Unis, les shows sont de bien meilleure qualité et moins chers qu’ici, avec par exemple une lecture Live de l’album “Scientist Rids the World of the Evil Curse of the Vampires” du début à la fin, avec les Roots Radics originaux sur scène ! L’Echopark propose chaque année le Dub Quake, vous avez pour le même prix et deux soirs de suite, Scientist / Roots Radics et Michael Rose, avec Sister Nancy et Ranking Joe, ou les Heptones et Stone Love le lendemain !